OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Les trolls, ou le mythe de l’espace public http://owni.fr/2012/06/26/les-trolls-ou-le-mythe-de-espace-public/ http://owni.fr/2012/06/26/les-trolls-ou-le-mythe-de-espace-public/#comments Tue, 26 Jun 2012 14:57:53 +0000 Antonio A. Casilli http://owni.fr/?p=114539

Au Royaume-Uni, la Chambre des communes a récemment mis au vote un amendement du “British Defamation Bill” spécifiquement destiné à s’attaquer aux trolls sur Internet. L’amendement prévoit de contraindre les fournisseurs d’accès ou les propriétaires de sites web à révéler l’adresse IP et les informations personnelles des utilisateurs identifiés comme auteurs de “messages grossiers”. Rien que de très habituel : à chaque fois qu’une information liée aux technologies de l’information et de la communication attire l’attention du public, les législateurs britanniques sortent une loi ad hoc de leur chapeau. De préférence, une loi qui méprise bêtement la vie privée et la liberté d’expression.

Pourquoi les médias ont peur des trolls ?

Dans un effort remarquable de bercer le public d’une compréhension faussée des cultures numériques, le Guardian a consacré une session spéciale à cet étrange phénomène dans son édition du 12 juin. La pièce de résistance, intitulée “What is an Internet troll ?”, est signée Zoe Williams.

Un article concocté à partir de l’habituelle recette des médias dès qu’il s’agit d’aborder le sujet : une pincée de professeur de psychologie livrant ses déclarations profondes sur “l’effet désinhibant” des médias électroniques, un zeste de journaliste pleurnichant sur la baisse du niveau d’éducation et sur les propos incitant à la haine omniprésents, et un gros morceau d’anecdotes tristes concernant de quelconques célébrités au sort desquelles nous sommes censés compatir.

La conclusion de cet essai qui donne le ton (“Nous ne devrions pas les appeler ‘trolls’. Nous devrions les appeler personnes grossières.”) serait sans doute mieux rendue si elle était prononcée avec la voix aiguë de certains personnages des Monty Pythons. Comme dans cet extrait de La vie de Brian :

Cliquer ici pour voir la vidéo.



Les autres articles oscillent entre platitudes (“Souvenez-vous : il est interdit de troller” – Tim Dowling “Dealing with trolls: a guide”), affirmations techno déterministes sur la vie privée (“L’ère de l’anonymat en ligne est sans doute bientôt terminée” – Owen Bowcott “Bill targeting internet ‘trolls’ gets wary welcome from websites”), et pure pédanterie (“Le terme a été détourné au point de devenir un de ces insipides synonyme” – James Ball “You’re calling that a troll? Are you winding me up?”). On trouve même un hommage pictural au tropisme familier de l’utilisateur-d’Internet-moche-et-frustré, dans une galerie d’ “importuns en ligne” croqués par Lucy Pepper.

Évidemment, les médias grand public n’ont pas d’autre choix que d’appuyer l’agenda politique liberticide du gouvernement britannique. Ils doivent se défendre de l’accusation selon laquelle ils fournissent un défouloir parfait aux trolls dans les sections consacrées à la discussion de leurs éditions électroniques. Ils ont donc tracé une ligne imaginaire séparant la prose exquise des professionnels de l’information des spéculations sauvages et des abus de langages formulés par de détestables brutes.

La journaliste du Guardian Zoe Williams est tout à fait catégorique : elle est autorisée à troller, parce qu’elle est journaliste et qu’elle sait comment peaufiner sa rhétorique.

Bien sûr, il est possible de troller à un niveau beaucoup moins violent, en parcourant simplement les communautés dans lesquelles les gens sont susceptibles de penser d’une certaine manière. L’idée est d’y publier pour chercher à les énerver. Si vous voulez essayer ce type de trolling pour en découvrir les charmes, je vous suggère d’aller dans la section “Comment is Free” du site du Guardian et d’y publier quelque chose comme : “Les gens ne devraient pas avoir d’enfants s’ils ne peuvent pas se le permettre financièrement”. Ou : “Les hommes aiment les femmes maigres. C’est pour ça que personne ne pourra me trouver un banquier avec une grosse. QUI POURRA ?” Ou : “Les hommes aiment le sexe. Les femmes les câlins. ASSUMEZ-LE”. Bizarrement, je me sens un peu blessée par ces remarques, bien que ce soit moi qui les aies faites.

Les facteurs sociaux du trolling ne devraient pas être sous-estimés

En tant que citoyen responsable et universitaire qui étudie les interactions conflictuelles en ligne depuis quelques années (cf ici, ici, et ici), je considère ces procédés narratifs des médias comme hautement malhonnêtes et mal informés.

Dès que les trolls sont représentés dans les médias, leurs actions sont habituellement explicitées en termes de “perversion”, “narcissisme”, “désinhibition”. De telles notions, appartenant au domaine de la psychologie clinique, dissimulent les facteurs sociaux sous-jacents du trolling. Ce type de comportement en ligne n’est pas un phénomène individuel. Au contraire, c’est un processus social : on est toujours le troll de quelqu’un.

De plus, le trolling a une dimension collective. Les gens trollent pour provoquer des modifications dans le positionnement structurel des individus au sein des réseaux. Certains le font pour acquérir une position centrale, en attirant l’attention et en gagnant quelques “followers”. D’autres pour renvoyer leurs adversaires aux marges d’une communauté en ligne. Parfois, le trolling est utilisé pour contester l’autorité des autres et remodeler les hiérarchies établies dans les forums de discussions ou les médias en ligne. De ce point de vue, malgré leur attitude perturbatrice, les trolls peuvent aider les communautés en ligne à évoluer – et les cultures numériques à développer de nouveaux contenus et de nouveaux points de vue.

Espace public fantasmatique

Le trolling est un phénomène complexe, qui découle du fait que les structures sociales en ligne sont fondées sur des liens faibles. Les loyautés, les valeurs communes ou la proximité émotionnelle ne sont pas toujours essentielles. Surtout lorsqu’il s’agit de rendre possible en ligne de nouvelles sociabilités en mettant en contact les utilisateurs avec de parfaits inconnus. C’est l’effet principal du web social, et c’est aussi ce qui rend le trolling possible : les “parfaits inconnus” sont souvent loin d’être parfaits. Par conséquent, le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur Internet, mais comme l’une de ses facettes. Et les politiques ne peuvent le congédier ou le réprimer sans brider l’une des sources principales de changement et d’innovation de la sociabilité en ligne : le fait d’être confronté à des contenus, postures ou réactions inhabituels. Les ripostes sévères suscitées par les trolls à l’échelon politique doivent êtres analysées comme des ouvertures vers des problèmes et des paradoxes sociaux plus larges.

Essentiellement, l’amendement proposé à cette loi sur la diffamation est une démonstration de force d’un gouvernement qui doit prouver qu’il peut encore contrôler l’expression en ligne. Histoire de tenir la promesse de l’accès au débat démocratique pour un maximum de citoyens, dans une situation d’incertitude maximale. En ce sens, le trolling menace de court-circuiter et de remodeler, de façon dialectique et conflictuelle, les espaces de discussion civilisés (ndlr : polis) que les démocraties modernes considèrent toujours comme leur espace politique idéal. L’existence même de trolls anonymes, intolérants et aux propos décalés témoigne du fait que l’espace public (défini par le philosophe allemand Jürgen Habermas comme un espace gouverné par la force intégratrice du langage contextualisé de la tolérance et de l’apparence crédible.) est un concept largement fantasmatique.

“L’objet de cet espace public est évident : il est censé être le lieu de ces standards et de ces mesures qui n’appartiennent à personne mais s’appliquent à tout le monde. Il est censé être le lieu de l’universel. Le problème est qu’il n’y a pas d’universel – l’universel, la vérité absolue, existe, et je sais ce que c’est. Le problème, c’est que vous le savez aussi, et que nous connaissons des choses différents, ce qui nous place quelques phrases en arrière, armés de nos jugements universels irréconciliables, apprêtés mais sans nulle part où obtenir un jugement d’autorité. Que faire ? Eh bien, vous faites la seule chose que vous pouvez faire, la seule chose honnête : vous affirmez que votre universel est le seul véritable, même si vos adversaires ne l’acceptent clairement pas. Et vous n’attribuez pas leur esprit récalcitrant à la folie, ou à la pure criminalité – les catégories publiques de condamnation – mais au fait, bien que regrettable, qu’ils soient sous l’emprise d’une série d’opinions erronées. Et il vous faut abandonner, parce que la prochaine étape, celle qui tend à prouver l’inexactitude de leurs opinions au monde, même à ceux qui sont sous leur emprise, n’est pas une étape possible pour nous, humains finis et situés.

Il nous faut vivre en sachant deux choses : que nous sommes absolument dans le juste, et qu’il n’y a pas de mesure globalement acceptée par laquelle notre justesse peut être validée de façon indépendante. C’est comme ça, et on devrait simplement l’accepter, et agir en cohérence avec nos opinions profondes (que pourrait-on faire d’autre?) sans espérer qu’un quelconque Dieu descendra vers nous, comme le canard dans cette vieille émission de Groucho Marx, et nous dire que nous avons prononcé le mot juste.”

Stanley Fish, Postmodern warfare: the ignorance of our warrior intellectuals, Harper’s Magazine, Juillet 2002


Article initialement publié en anglais sur le blog d’Antonio Casilli, BodySpaceSociety
Traduction : Guillaume Ledit
Illustration trollarchy par Antonio Casilli, illustrations de Lucy Pepper © sur The Guardian “The drawing of Internet trolls”

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La Reine mère ferme les braguettes http://owni.fr/2012/05/03/la-reine-mere-ferme-les-braguettes/ http://owni.fr/2012/05/03/la-reine-mere-ferme-les-braguettes/#comments Thu, 03 May 2012 14:55:19 +0000 Andréa Fradin http://owni.fr/?p=108829

“Il est temps qu’Internet ne soit plus traité différemment que n’importe quel autre media.” Comprenez par là que culs et bites n’aient plus droit de cité dans le réseau outre-Manche. Cette sentence, que l’on doit à l’élue conservatrice Claire Perry, vient ressusciter un vieux serpent de mer britannique : l’instauration d’un filtrage a priori de tous les contenus pornographiques.

Fin 2010, le gouvernement avait déjà suggéré de bannir le porno du réseau, au nom de la protection de l’enfance sur Internet. Le projet consistait alors à demander aux internautes attachés à leurs activités frivoles de se signaler auprès de leur fournisseur d’accès à Internet (FAI) en apportant la preuve de leur majorité.

Avril 2012, on prend les mêmes et on recommence. Le premier projet de 2010 n’ayant finalement pas abouti, un nouveau texte a été déposé à la fin du mois d’avril devant la Chambre des Lords : l’Online safety bill. Même trame : plus de cochonneries en ligne a priori, les amateurs étant priés soit de se restreindre, soit de se manifester. Un nouvel haro sur le porno qui déchaîne les passions.

Adieu culs, bites et cons

“Nous n’acceptons pas [la pornographie] sur toute autre forme de média, que ce soit la télé ou les téléphones mobiles, pourquoi devrons nous l’accepter sur Internet ?” a ainsi affirmé Claire Perry dans une émission de BBC Radio 4 en date du 1er mai. Quelques jours plus tôt, l’égérie du mouvement se confiait dans une tribune parue dans The Daily Mail, journal conservateur populaire au Royaume-Uni, lui-même engagé dans une vaste campagne anti-porno. Intitulé “De combien d’autres preuves avons-nous besoin avant de commencer à protéger nos enfants d’images dépravées ?”, le texte livre “[les] expériences d’une mère, ainsi que [les] inquiétudes d’une femme politique” :

Quand j’ai entré les mots “American Girl” dans la barre de recherche de Google, les images apparues n’avaient rien à voir avec les innocents jouets avec lesquels [mes filles] aiment jouer.

Forte de cette malheureuse aventure, la députée arrive à la conclusion que les logiciels de contrôle parentaux ne suffisent plus puisqu’on “peut accéder à Internet avec les iPhone et les Wii, ainsi qu’avec les PC, les portables, les téléphones mobiles, et les TV connectées” qui nécessitent chacun un dispositif de sécurité spécifique. Conclusion : filtrons la pornographie sur Internet :

Ne serait-il pas plus judicieux si tous les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) changeaient le système pour qu’au lieu de placer toute la responsabilité sur les parents qui doivent installer les filtres, Internet soit filtré chez nous et qu’on adopte le système ‘opt in’ pour les consommateurs qui souhaitent accéder à la pornographie et à tout autre site adulte au lieu du système d’‘opt out’ actuel ?

Censure et surblocage

Pour les FAI et experts réseaux en question néanmoins, cette solution n’est pas aussi “simple” que prétend l’élue conservatrice. En termes techniques d’abord, le filtrage massif soulève de nombreuses interrogations quant à son efficacité. Bloquer un site identifié comme pornographique, c’est prendre le risque de neutraliser d’autres contenus tout ce qu’il y a de plus inoffensif. Le couperet du surblocage s’est d’ailleurs déjà abattu dans de nombreux pays, dont le Royaume-Uni, où l’intégralité de la page Wikipedia du groupe Scorpions a un temps été inaccessible en raison de la pochette de l’album Virgin Killer, jugée répréhensible par l’Internet Watch Foundation (IWF). L’organisme, qui cherche à “éliminer toute image d’abus sexuels d’enfant” avait placé ce lien dans une liste noire de sites bloqués par les FAI anglais.

En France, lors de l’adoption de Loppsi en 2010, le débat s’est d’ailleurs focalisé sur le même risque de censure. Une association de protection de l’enfance, l’Ange Bleu, s’étant même opposée aux velléités gouvernementales de blocage du Net, jugé “dangereux, inefficace et contre-productif”. Les contenus visés étaient alors non pas pornographiques mais pédo-pornographiques.

“On perpétue le mythe selon lequel c’est une solution technologique simple à un problème complexe” plaide Nick Pickles, de l’association Big Brother Watch. Un constat que partage Nicholas Lansman, membre de l’Ispa, l’association des FAI anglais, pour qui “il est très compliqué de définir ce qui est illégal ou non”. Car au-delà des considérations techniques, comment déterminer ce qui rentre ou non dans la case olé-olé ? “Nous ne voulons pas arbitrer de ce que font les internautes en ligne” poursuit Lansman, qui estime que les FAI fournissent déjà des solutions techniques, les logiciels de contrôle parental, pour prémunir les plus jeunes de la pornographie.

Même levée de boucliers du côté des industries de divertissement pour adulte : “je pense que nous régressons en tant que société à partir du moment où on autorise le gouvernement à dicter ce que vous pouvez ou non regarder”, regrette ainsi Steven Hirsch, le cofondateur de Vivid Entertainement. Enfin, qui est la police des mœurs ? Cette pente nous mène irrémédiablement vers la perte de nos libertés.” Sans compter que de nombreuses personnes “peuvent se sentir mal à l’aise de faire savoir à leur FAI qu’ils veulent du contenu pour adulte”, ajoute-t-il, renvoyant au passage les parents à leur responsabilité. Une ligne de défense qui n’est qu’une question de gros sous selon The DailyMail, pour qui la suppression du porno sur Internet empêcherait [Steven Hirsch] et d’autres de sa profession sordide de faire de vastes profits dans un business qui rapporte des milliards par an”.

Responsabilité

Le bras de fer s’est intensifié ces derniers jours avec l’affaire The Pirate Bay : les FAI anglais se sont vus ordonner par la justice de bloquer l’accès à ce site de partage de fichiers torrents, au nom de la lutte contre le piratage sur Internet. Signe pour Claire Perry que la face du réseau s’apprête à changer :

Je pense que ce que nous observons avec la décision The Pirate Bay renvoie à un ensemble de changements qui affirme que les FAI ont un rôle à jouer.

Car ce qui se joue dans cette guerre de tranchées est moins la place légitime ou illégitime du porno sur Internet, que le visage que l’on souhaite donner au réseau. Que le rôle à conférer à leurs portiers : les FAI. “Vous êtes ceux qui donnez accès à Internet : pourquoi n’êtes vous pas la police du Net ?” Cette question entendue sur la BBC prouve bien que la chair n’est, comme souvent, que l’arbre qui cache la foret. Et que le noeud du problème est bien la notion de responsabilité.

Deux camps se font ici face. D’un côté, les partisans d’un Internet plus étroitement encadré où, comme le souligne la BBC, “la protection de l’enfance éclipse tout souci de censure” et où il incombe aux FAI de fermer les portes du réseau. De l’autre, les défenseurs d’un réseau où le blocage des sites est “non seulement [perçu] comme inefficace mais aussi comme contraire à la morale”. Et où les individus, consommateurs comme émetteurs, sont responsables de leurs actes.


Illustrations CC FlickR Jim Linwood et roberlan

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God Save the net http://owni.fr/2012/04/05/god-save-the-net/ http://owni.fr/2012/04/05/god-save-the-net/#comments Thu, 05 Apr 2012 07:33:42 +0000 Guillaume Ledit http://owni.fr/?p=104594 "V pour Vendetta" projeté dans la réalité. Avec un peu d'avance sur certaines réflexions sécuritaires françaises, une partie du gouvernement britannique conçoit actuellement un dispositif législatif permettant une surveillance globale et systématique d'Internet. Au nom de la lutte contre le terrorisme, en général. Parce que la terreur est partout, Sir. ]]>

La surveillance généralisée et le contrôle accru des réseaux de communication. Des thématiques décidément à la mode. Dernier avatar de cette tendance en France :  l’annonce par le président-candidat Nicolas Sarkozy de la création d’un délit de consultation des sites faisant l’apologie du terrorisme.

Au Royaume-Uni, les autorités ont poussé le bouchon sécuritaire un peu plus loin. Selon une représentante du ministère de l’Intérieur (Home Office), un nouveau projet de loi est dans les tuyaux. Citée par le Guardian , elle affirme qu’il aura pour objet de lutter plus efficacement contre “les crimes graves et le terrorisme”.

Le mot ici aussi est lâché. Des deux côtés de la Manche, c’est donc la crainte des vilains terroristes qui pousse à une surveillance généralisée du réseau. Et des activités de l’ensemble de ses utilisateurs.

Surveillance généralisée

Les informations qui ont filtré sont pour le moins fragmentaires. Chez Big Brother Watch, association britannique de défense des libertés, Emma Carr, directrice adjointe, nous précise : “Des réunions secrètes ont eu lieu avec des députés ou des représentants de l’industrie”. Avec pour objectif de préparer un projet de loi, qui devrait être présenté lors du discours de la reine le 9 mai. Tradition toute britannique, ce discours fixe en effet les orientations législatives du royaume pour l’année à venir.

L’idée est de mettre en pratique le rêve de toute agence de renseignement qui se respecte : un dispositif de surveillance généralisée et permanente de l’ensemble des communications électroniques et téléphoniques d’une population. Selon Emma Carr, les choses sont plutôt claires: ” ce sont les membres du GCHQ qui sont à la manœuvre”.

Le Government Communications Headquarters (GCHQ), l’une des trois agences de renseignement britannique, spécialisée elle dans la surveillance électronique. Et à ce titre le plus grand service occidental d’interception des communications, derrière la NSA (les “grandes oreilles” américaines). Son slogan, “Maintenir notre société sûre à l’ère d’Internet”, est digne d’un Minority Report , dans lequel l’auteur de science-fiction Philip K. Dick imagine une police omniprésente, qui arrête les criminels avant même qu’ils aient eu l’idée de commettre leur méfait.

Deep Packet Inspection

Si nous n’en sommes pas encore à la prévision des crimes par des humains mutants en état de stase, le gouvernement souhaite se doter d’un système permettant d’accéder à l’ensemble des “données de communication”. Et ce en se passant de l’autorisation d’un juge.

Selon les explications des représentants du gouvernement, le système reposerait essentiellement sur les intermédiaires techniques (fournisseurs d’accès à Internet, opérateurs téléphoniques, hébergeurs). Et permettrait aux renseignements d’avoir accès en temps réel à une sorte de registre de communications de l’ensemble des citoyens de sa majesté. Chat, SMS, mails, appels téléphoniques, tout y serait consigné, ainsi que leurs horaires, fréquences, durées. Pour le contenu des échanges en revanche, une utilisation préalable resterait nécessaire.

En l’état du droit britannique, comme dans la majeure partie des démocraties occidentales, de telles données ne sont accessibles que dans le cadre d’une enquête, et après autorisation du juge. Les derniers chiffres disponibles [PDF] font état de 525,130 demandes en 2009, provenant de multiples autorités dépendant de près ou de loin du gouvernement, dans le cadre du Regulation of Investigatory Powers Act 2000 (RIPA).

Pour les spécialistes du réseau, cette surveillance généralisée d’Internet devrait passer par une technique déjà connus : le Deep Packet Inspection (DPI). Le même type de technologie que celle vendue par la société Amesys à la Libye du colonel Kadhafi.

L’agenda des services

Isabelle Sankey, du lobby de défense des libertés publiques Liberty, voit clairement dans ce projet de loi l’œuvre des services de renseignement :

Quel que soit le gouvernement, les grandes ambitions d’espionnage des agences de renseignement ne changent pas.

Chez Big Brother Watch, Emma Carr pointe également l’opportunisme politique de certains membres du gouvernement : “Les libéraux-démocrates [NDLR: dont le leader, Nick Clegg, est aujourd'hui Vice-Premier ministre] avaient férocement combattu un projet similaire en 2009. Je me demande comment ils vont se positionner au Parlement”.

En 2009 déjà, un projet de loi similaire avait été en effet débattu au Parlement. Introduit par le gouvernement travailliste, il avait été ajourné après une importante mobilisation au sein de la société civile. Des membres du parti de Nick Clegg manifestent d’ores et déjà leur opposition et ont obtenu du Vice-Premier ministre la tenue d’auditions publiques au Parlement. Au cours de son discours d’investiture, le leader des libéraux-démocrates disait d’ailleurs vouloir “enterrer la société de surveillance”.

Les associations de défense des libertés et certains acteurs d’Internet se mobilisent également pour son ajournement. Ces derniers pointent d’ailleurs les difficultés et le coût de la mise en place d’un système de surveillance généralisé. Et les conséquences que cela pourrait entraîner, comme la massification de techniques de contournement. Et Emma Carr de conclure :

L’idée est de faire comprendre qu’un tel projet de loi est tout simplement inacceptable dans une société démocratique.


Photos sous licences creative commons par Dr John 500, Jt Blackwell

Édition photo par Ophelia Noor pour Owni /-)

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Facebook et Blackberry tout contre les émeutiers http://owni.fr/2011/08/17/facebook-blackberry-emeutes-angleterre-cameron-surveillance-internet/ http://owni.fr/2011/08/17/facebook-blackberry-emeutes-angleterre-cameron-surveillance-internet/#comments Wed, 17 Aug 2011 15:45:05 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=76391 Mardi 16 août, deux jeunes Anglais de 20 et 22 ans ont été condamnés à quatre ans de prison. Leur crime ? Avoir appelé à l’émeute sur Facebook en créant des événements dédiés – comme d’autres l’ont fait avant eux en Tunisie ou en Libye (à la grande satisfaction des dirigeants britanniques). Coincés par une police locale qui a renforcé sa présence sur le site de Mark Zuckerberg, les deux proto-coupables (ils ont été condamnés sur la base de leurs intentions) peuvent compter sur le soutien de plusieurs ONG et avocats, qui dénoncent des “sanctions disproportionnées”. En France, il y a quelques mois, les magistrats se renvoyaient la balle pour déterminer la responsabilité pénale des fameux apéros Facebook. Le Royaume-Uni, lui, a tranché. En attendant l’ajustement législatif, les tribunaux ont déjà pris le pli. Et les coupables sont tout trouvés. Ils s’appellent BlackBerry, Twitter, Facebook. Internet.

J’ai beaucoup d’amis qui ont déjà BlackBerry, en fait (sic). Dans BBM (pour BlackBerry Messenger, ndlr), on a nos propres amis, en fait (sic, bis) qui sont déjà dans nos contacts. En quelques secondes, on peut discuter, c’est vraiment cool.

Dans la campagne publicitaire francophone destinée à vendre son téléphone dernier cri, BlackBerry faisait parler des basketteurs, des stylistes et des DJ’s, avec un slogan : “Aimez ce que vous faites”. Mais les émeutes britanniques de Tottenham, Hackney ou Manchester sont passées par là. D’après la police londonienne, le service de messagerie instantanée de l’entreprise canadienne RIM – qui développe le smartphone – aurait été utilisé par des mutins pour mettre à sac plusieurs boutiques de la capitale. Problème de taille: sur BBM, les échanges sont chiffrés.

Cameron veut couper les réseaux sociaux

Immédiatement, la Metropolitan Police enjoint RIM à coopérer en fournissant les accès aux serveurs. La société obtempère sans rechigner. Mais les autorités ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Le 15 août, le Guardian révèle que les espions du MI5, l’équivalent anglais de la DCRI, ont été réquisitionnés pour participer à l’épluchage des conversations entre casseurs. Le GHCQ (Government Communications Headquarters, l’autorité en charge du renseignement électronique) a également été sollicité. Entre-temps, le Premier ministre David Cameron profite d’une session extraordinaire au Parlement pour lancer un parpaing à l’endroit d’Internet, qu’il tient pour responsable des troubles :

Quand des gens se servent des réseaux sociaux à des fins de violence, nous devons les arrêter. En ce sens, nous travaillons avec la police, les services de renseignement et l’industrie pour savoir s’il serait juste d’empêcher les gens de communiquer via ces sites et ces services quand nous savons qu’ils planifient la violence, le désordre et la criminalité.

La tactique du sécateur est bien connue : Bachar el-Assad en Syrie ou Mahmoud Ahmadinejad en Iran l’ont déjà pratiqué. La France, elle, préfère les variantes. En 2005, en plein embrasement francilien, quand les pyromanes étalaient leurs exploits sur Skyblog, feue la Direction de surveillance du territoire (DST, désormais DCRI) avait reçu pour ordre de surveiller les SMS envoyés par les jeunes de banlieue. Notre collègue Jean-Marc Manach, jamais à court de facéties, avait alors mis au point “un générateur automatique de non-appels à l’émeute”, surnommé le Racaillotrou.

En gardant un oeil sur Twitter ou Facebook, le locataire du 10 Downing Street espère probablement développer une forme larvaire de précognition que l’actualité norvégienne récente a pourtant balayé. Surtout, le Premier ministre oublie qu’une telle mesure coercitive n’empêche pas les émeutes, pas plus qu’elle ne les circonscrit. Pire, elle peut les provoquer, comme on a pu l’observer à San Francisco il y a quelques jours

Le retour de la “loi Big Brother”?

Si Reporters Sans Frontières s’inquiète déjà de la collaboration de BlackBerry en pointant le danger de la “mise à disposition des données personnelles”, la saillie de Cameron devrait susciter une deuxième vague de mécontentement. Interviewée par Les Inrocks, la députée travailliste Chi Onwurah, également Shadow Minister en charge de l’innovation, s’inquiète déjà des annonces du gouvernement. “J’ai travaillé pendant six ans pour Ofcom, l’autorité de régulation des communications, et du point de vue légal ou technique, beaucoup de possibilités d’intervention existent. La question est : est-il raisonnable et proportionné d’agir ainsi?”, s’interroge-t-elle, en regrettant que Cameron “[ne comprenne] pas les nouvelles technologies”.

Christopher Parsons, chercheur en science politique à l’université de Victoria et fin connaisseur de l’architecture BlackBerry, se montre lui très circonspect face aux moyens déployés par le Royaume-Uni pour mettre la main sur les émeutiers. Interrogé par OWNI, il exprime ses doutes :

En vertu de la loi britannique, RIM pourrait être contraint de livrer certains messages (s’ils sont stockés sur des serveurs britanniques) ou les clés de chiffrement. De tels accords existent déjà en Inde, et je m’interroge sur le rôle du MI5 et du GHCQ. Comme la NSA aux Etats-Unis, les capacités de ce dernier sont méconnues, mais s’ils ont vraiment développé un réseau de surveillance des télécommunications tel que le Guardian le présente, ils ont largement dépassé le cadre de leurs prérogatives. Je crains que le Parlement ne profite des événements pour relancer le débat sur l’Interception Modernisation Programme, une proposition de loi qui permettrait de surveiller massivement les réseaux du royaume.

Chassée par la porte en 2008, cette “base de données Big Brother” pourrait donc revenir par la fenêtre. En filigrane, c’est ce que redoute Heather Brooke, la sulfureuse journaliste et activiste qui a dévoilé le scandale des notes de frais des députés britanniques et meilleure ennemie de Julian Assange. “Face au pouvoir que procurent les réseaux sociaux, les politiques ont le réflexe de vouloir les fermer”, explique-t-elle au Huffington Post. A ses yeux, les enjeux politiques et financiers autour des données personnelles – et par extension leur contrôle – relèverait du scandale de la décennie à venir. Rupert Murdoch et ses écoutes illégales? Un petit joueur.


Crédits photo: Photoshoplooter, Flickr CC Marco Hornung, conservative party

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Émeutes de Londres: “ces jeunes savent qu’ils n’ont pas d’avenir” http://owni.fr/2011/08/11/emeutes-londres-temoignage/ http://owni.fr/2011/08/11/emeutes-londres-temoignage/#comments Thu, 11 Aug 2011 06:32:45 +0000 Jason Paul Grant http://owni.fr/?p=75925 MAJ: Retrouvez la vidéo, sous-titrée en français, de Darcus Howe interrogé par la BBC.


Ça ressemble à une scène de film d’horreur. Des jeunes en nombre envahissent les rues. Pillent, saccagent et détruisent Londres. La police, dépassée, tente de protéger les centres commerciaux alors que les jeunes continuent de faire ce qu’ils veulent.

La question est : pourquoi ? Pourquoi font-ils cela ? Que faire pour les arrêter ? Je ne pense pas vraiment qu’on veuille les arrêter, sinon nous serions déjà en train de leur parler. Où ces jeunes dorment-ils ? Où sont leurs parents ? Ils doivent bien dormir quelque part, ils viennent de quelque part… Au lieu de les laisser dormir nous devrions les réveiller dès maintenant pour qu’ils répondent à nos questions.

Qu’ai-je à apporter au débat ? Pour être clair, j’ai grandi dans un quartier pauvre de Londres, un endroit qui n’a pas été détruit par les jeunes parce qu’il n’y a rien à endommager, et ce malgré les 50 millions de livres investies en 2001 qui n’ont pas été dépensées pour quoi que ce soit d’utile dans le quartier. Est ce que l’argent promis par le Labour mais jamais investi correctement fait partie du problème ?

Lorsque j’ai grandi dans ce quartier, la criminalité était élevée, les adultes qui m’entouraient n’avaient pas de travail, je ne m’en rendais pas compte à l’époque mais la zone rassemblait des immigrés du monde entier. À l’école, nos professeurs essayaient de créer un endroit sûr où jouer mais étudier devient difficile lorsqu’on rentre chez soi et qu’il n’y a pas à manger. Pour l’anecdote, mon école primaire a pris feu il y a plus d’un an et aucune réparation n’a été entreprise depuis. Cela donne une idée de la façon dont les résidents de New Cross sont considérés.

aylesbury

Agir ou subir

Pour en revenir à mon histoire, lorsque j’étais adolescent, les gangs dominaient la rue. Celui qui n’était pas membre d’un gang se faisait voler, battre et était considéré comme un idiot. La situation se résumait à « agis ou subis ». Les adultes étaient occupés à leurs basses besognes, entraient et sortaient de prison ou d’hôpital psychiatrique, ou planaient sous les effets de la drogue et de l’alcool. Les jeunes grandissaient très vite dans le sud de Londres.

Mon histoire a commencé dans les années 1980 mais en 2010, trente ans plus tard, rien n’a changé. D’un côté, j’ai réussi à briser le cycle de la pauvreté et de l’isolement grâce à l’éducation. J’ai rencontré un professeur originaire du Pérou qui m’a encouragé à poursuivre mes études ce qui m’a mené à une licence puis à un master. J’ai parcouru le Royaume-Uni et j’ai voyagé dans la plupart des pays européens. J’ai travaillé pour certaines des compagnies parmi les meilleures du pays et j’ai vu comment l’autre moitié de la population vit.

C’était le vilain secret que nous ne voulions pas admettre. Je me souviens de Ken Livingstone, alors maire de Londres, célébrant la City qui avait transformé le centre d’affaires en havre fiscal. Certains gagnent encore des sommes d’argent phénoménales dont les habitants pauvres de la ville ne voient pas la couleur.

Les cercles que je fréquente aujourd’hui sont très éloignés de l’autre réalité. Ça n’est donc pas une surprise que nous n’ayons jamais prévu ce qui arrive aujourd’hui ou que nous ne comprenions pas pourquoi cela arrive. Je n’ai jamais voulu m’étendre sur ce sujet mais on m’a contacté pour me demander des informations, pour s’inquiéter de ma sécurité et de la façon dont Londres va gérer ce problème.

Quand la Norvège a connu une violente tragédie, le Premier ministre a appelé à « plus de démocratie, plus d’ouverture et plus de vie sociale » – je ne peux que craindre ce que Cameron va dire au sujet des émeutes.

Des centaines de jeunes, pas un policier en vue

Hier soir j’étais dans un pub du haut Islington avec un ancien camarade de la City University of London qui émigre en Jamaïque. La clientèle était composée de personnes civilisées qui travaillent dans les médias et parlent des émeutes de manière voyeuriste. Regardez ce que font ces jeunes, ils volent des télés.

J’aurais aussi bien pu me trouver en Australie ; j’étais tellement éloigné des événements se déroulant à Londres cette même nuit. J’ai ensuite rejoint le sud de Londres à vélo et je n’ai croisé aucune agitation sur mon chemin. En traversant Islington, Angel, Farrington, St Paul et le London Bridge, les rues étaient désertes. Aucun jeune en vue.

C’est quand je suis arrivé sur Old Kent Road que le film a commencé. Il y avait littéralement des centaines de jeunes en survet’ courant dans tous les sens, à chaque coin de rue des gens se rassemblaient. Les jeunes avaient pris le contrôle sans que personne ne les arrête et ne leur dise de rentrer chez eux.

Pour ceux qui ne connaissent pas Old Kent Road, il s’agit d’une zone très démunie où se trouvent les logements sociaux d’Aylesbury. Tony Blair y avait investi des millions mais les nouvelles autorités ont décidé de les démolir. Nous laissons tomber ces enfants. Il y avait un rassemblement de musulmans, qui venaient probablement de rompre le jeûne. Et deux cafés, l’un rempli de Somaliens, et l’autre de Maghrébins. Ces groupes d’hommes étaient heureux de se retrouver et ne prêtaient aucune attention aux jeunes. Il n’y avait pas un policier en vue.

émeutes

Alors que je me dirigeais vers New Cross, j’ai trouvé la police. Trois fourgons arrêtés pour interpeller un jeune. Cela paraissait vraiment étrange et je voulais leur dire que la route derrière moi était remplie de jeunes qui erraient dans les rues. J’ai poursuivi mon chemin, ne voulant pas m’impliquer.

J’ai traversé New Cross mais je voulais voir d’autres quartiers. J’ai donc poursuivi ma route jusqu’à Lewisham. Tout était désert le long du chemin. Tous les magasins étaient fermés alors qu’il n’était que 23 heures un soir de semaine. Quand je suis arrivé au centre de Lewisham, la police faisait son travail. Elle avait bouclé l’accès à tout le centre commercial, empêchant les gens de passer. J’ai continué mon chemin jusqu’à Catford et là encore, la police protégeait le centre commercial.

J’ai décidé de rentrer chez moi. Quand je suis arrivé mon portable était rempli de messages, d’e-mails et d’appels en absence. Ma batterie était à plat et mes proches désespéraient d’avoir de mes nouvelles. Ils étaient abreuvés d’émeutes à la télé.

Cela fait trop longtemps que nous méprisons ces jeunes

Pour être totalement honnête, c’est la première fois de ma vie que je vois une chose pareille. Les jeunes sont complètement perturbés et il n’y a pas d’explication rationnelle pour un tel niveau de violence. Le problème est qu’ils ne sont pas rationnels. Ils ne sont pas des gens éduqués qui pensent pouvoir dominer le monde. Ces jeunes ont vu leurs parents lutter et savent qu’ils n’ont pas d’avenir.

Je me souviens avoir travaillé pour un centre éducatif pour jeunes exclus du système scolaire traditionnel. Lors de mon premier jour je leur ai demandé ce qu’ils voulaient faire plus tard. La première réponse était dealer. Choqué, j’ai continué en leur demandant s’ils importeraient de la drogue de Colombie ou d’Afghanistan. Ils n’avaient jamais entendu parler de ces pays et voulaient vendre des petits sachets dans leur quartier. C’était comme ça qu’ils voyaient les adultes gagner de l’argent. J’ai alors suggéré qu’ils pourraient travailler dans la City, où des gens gagnent énormément d’argent. Personne ne lance de défi à ces jeunes ou ne leur permet de voir une autre réalité.

Cela fait trop longtemps que nous – la société – méprisons ces jeunes. Nous n’avons jamais voulu les prendre dans nos bras. Nous les avons diabolisés, exclus du système scolaire, laissés au chômage. Nous les avons enfermés puis libérés juste pour voir la même situation se répéter.

Je pense que les gens qui sont employés à s’occuper de ces jeunes devraient démissionner et permettre à ceux d’entre nous qui s’inquiètent vraiment de leur avenir de les changer. Les gens peuvent changer, et si nous n’y croyons pas alors nous avons un problème.

Je connais beaucoup de projets pour les jeunes et d’organisations très investies dans leur travail qui luttent pour avoir des fonds et doivent compter sur des volontaires pour être sur le front. Alors même que les élus touchent des salaires exorbitants et que les fonds investis ne sont pas dépensés correctement.

Je pourrais continuer mais je préfère m’arrêter. Allons nous réagir et être plus attentif ? Alors que nous nettoyons les rues de Londres demandons nous pourquoi ils agissent ainsi. La catastrophe est imminente. Que va-t-il se passer ce soir ? Quel sera notre futur ?

Darcus Howe, écrivain et journaliste, semble partager certaines des interrogations développées par Jason Paul Grant. La BBC a présenté ses excuses à l’auteur suite à l’interview.


Billet initialement publié en anglais sur le blog de Jason Paul Grant sous le titre “Attack of the Hoodies”

Traduction : Marie Telling

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LGBT: la lutte de la rue aux ministères http://owni.fr/2011/06/29/lgbt-la-lutte-de-la-rue-aux-ministeres/ http://owni.fr/2011/06/29/lgbt-la-lutte-de-la-rue-aux-ministeres/#comments Wed, 29 Jun 2011 15:05:12 +0000 Thierry Schaffauser http://owni.fr/?p=72069 Je vis au Royaume-Uni depuis 2007. Ici, l’égalité des droits existe officiellement depuis que le Civil Partnership Act reconnait aux couples de même sexe les mêmes droits qu’aux couples hétérosexuels. Seul le mot mariage est différent, mais ça aussi on nous dit que ça va arriver. Alors oui, ça crée une différence énorme parce que symboliquement les hétéros britanniques doivent s’habituer depuis 2005 à ce qu’on soit réellement leurs égaux en droits. Il ne s’agit pas que du civil partnership ou de l’adoption. Il y a aussi, par exemple, des trucs qui ne risquent pas d’exister en France pour bientôt parce qu’en France, on est contre le communautarisme.

C’est ce qu’on appelle ici la diversity policy ou affirmative action traduit incorrectement en français par « discrimination positive ». Des entreprises s’engagent à embaucher des homosexuels, les chaînes de télévision à avoir des personnages ou animateurs homosexuels, la police recrute des gays et des lesbiennes au sein du LGBT police board qui se spécialise dans l’accueil des victimes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres) et l’investigation des crimes homophobes et transphobes. Les syndicats ont des conseils spécifiques pour les minorités, dont les LGBT, afin de traiter spécifiquement les discriminations homophobes dans le monde du travail, les agences d’adoption passent des pubs dans la presse gay pour nous inciter à adopter et nous convaincre que nous pouvons nous aussi être de bons parents.

Coming out, en anglais dans le texte

En plus de ces politiques communautaristes assumées, il y a une très forte visibilité presque partout. On n’attend plus que les footballers professionnels fassent leur coming out. Sinon, on a déjà des dizaines de députés et ministres ouvertement gays, des évêques de l’Eglise anglicane, des humoristes, des tonnes de célébrités qui se marient devant les cameras et les photographes des magazines, et quand on parle de stars, c’est du genre Elton John, Jimmy Somerville ou George Michael, des stars internationales donc. Faut dire que la pratique de l’outing n’a pas été qu’une menace ici, et on voit le résultat.

Enfin dernière différence, le mouvement gay ici est riche. En France, on a Pierre Bergé. Au Royaume-Uni, il y en a des dizaines qui financent toutes sortes de charités au profit de la communauté. En France, on milite sans argent ou on est dépendant de la subvention de la Mairie de Paris qu’il ne faut surtout pas critiquer. Au Royaume-Uni, ils font du fundraising et du networking afin d’avoir l’appui de gens puissants. Le Labour party a permis beaucoup de ces réalisations, mais le nouveau gouvernement de coalition entre les conservateurs et les libéraux ne revient pas sur les mesures d’égalité. C’est acquis pour tout le monde.

Alors vous me direz que ça a l’air bien. Ils ont presque tout. Oui, c’est vrai, on a presque tout si on est riche et puissant. Mais en réalité le mouvement gay n’existe plus depuis la campagne contre la section 28 qui interdisait de parler de façon positive ou neutre de l’homosexualité. Le mouvement gay au Royaume-Uni, c’est juste un business, tout comme la lutte contre le sida d’ailleurs. Pride London n’a aucun message politique et pense juste à devenir la plus grande Europride pour 2012. Il s’agit juste d’une fête commerciale et les associations qui veulent l’autorisation de défiler derrière les barrières de ‘sécurité’ de la parade doivent payer les organisateurs. Les autres ne peuvent que regarder passer les associations, compagnies et différents représentants d’industries défiler. On y va pour applaudir les militaires et les policiers gays dans leur uniforme et ils reçoivent en général un accueil chaleureux car ici ce sont leurs ‘boys’ et que le pays est en guerre.

Officiellement il n’y aurait pratiquement plus d’homophobie dans le pays. Donc plus besoin de militer. Il y a de toute façon des lobbyistes professionnels qui sont payés par les organisations pour faire ce travail-là. L’organisation Stonewall avait été fondée par des homosexuels riches dont des célébrités comme l’acteur Ian McKellan. Aujourd’hui, elle reçoit énormément d’argent de donateurs privés, mais aussi de fonds publics car elle sait se rapprocher de politiques influents. Des groupes de professionnels gays se mettent en réseau pour se promouvoir les uns et les autres dans les sphères économiques et politiques. La presse gay n’a donc pas grand-chose à dire à part vendre des produits pour les gays d’entreprises gay ou gay-friendly.

La seule homophobie qui resterait viendrait principalement des minorités religieuses, des communautés migrantes ou ethniques, des personnes des classes sociales inférieures. C’est ce qu’on peut lire en tout cas dans certains articles de la part de journalistes gays qui parlent à présent d’« homophobie musulmane » et croient savoir que dans certains quartiers de Londres comme Hackney et Tower Hamlets, l’homophobie serait plus forte qu’ailleurs. Un peu comme quand on parle des banlieues en France.

Pourtant, d’après moi, le mouvement gay est en train de perdre énormément en ce moment au Royaume Uni. Non pas à cause des musulmans, qui sont en fait de plus en plus nombreux eux aussi à soutenir l’égalité des droits, mais à cause des politiques de coupes budgétaires du gouvernement. Officiellement, le gouvernement soutient les droits LGBT et il est même prêt à les renforcer. En pratique, depuis qu’il est en place, il prétend que le pays est en situation de dette extrême à cause du gouvernement précédent qui, il est vrai, a donné beaucoup d’argent à ses amis des banques, et il faudrait à présent faire des économies. Bizarrement, l’idée d’augmenter les impôts, de stopper l’évasion fiscale des riches, ou d’arrêter des guerres coûteuses ne leur vient pas à l’esprit, mais réduire les services publics et les dépenses de l’Etat, ça ils kiffent. Il se trouve que parmi les coupes budgétaires, il y a en fait toutes ces subventions aux associations qui se sont spécialisées dans ce qu’on appelle ici le secteur volontaire. Au lieu d’embaucher des fonctionnaires, le gouvernement précédent a donné beaucoup d’argent à des organisations qui vont offrir des services spécifiques auprès de communautés particulièrement vulnérables.

Militants professionnels

Plein d’associations LGBT se sont créées dans les dernières années quand le Labour était au pouvoir pour faire ce travail communautaire. Broken Rainbow [en] aide les victimes de violences domestiques au sein des couples de même sexe, Galop [en] lutte spécifiquement pour aider les victimes d’homophobie, Stonewall Housing [en] tente d’aider les LGBT à se loger, Open Doors [en] s’occupe des LGBT âgés, etc. Tous ces groupes perdent leur financement public ainsi que les services VIH de prévention ou de dépistage. Il n’y a plus d’argent pour mener des enquêtes profondes contre les crimes de haine ou assurer la sensibilisation aux cultures LGBT dans les écoles à l’occasion du LGBT History month [en] chaque mois de février. Bref, tout ce que nous avons gagné en droits, ces organisations qui apportent une aide concrète au sein de la communauté auprès des personnes les plus vulnérables sont en train de le perdre en moyens et risquent parfois de disparaitre. Selon moi, c’est la pire menace depuis Section 28, sauf qu’officiellement les leaders des organisations LGBT mainstream qui ne sont plus vraiment militants, mais des professionnels, ne portent pas de discours sur ces coupes budgétaires. La plupart sont de toute façon des hommes conservateurs qui soutiennent la politique du gouvernement et ne considèrent en rien ces coupes comme une question gay.

Il est vrai que l’ensemble du pays est concerné par les coupes budgétaires et les gens se préoccupent plus de leur service public que du budget de ces associations. Mais la gestion d’un budget, c’est une question très politique, non ? Le fait que les gays, lesbiennes, bis et trans’ puissent être davantage concernés par l’accès aux services publics, l’accès aux soins par exemple, c’est bien une question politique qui devrait intéresser la communauté ? Pour l’instant, seuls quelques groupes queer radicaux comme Queer Resistance, ou des syndicalistes LGBT tentent de dénoncer cette situation. La question de ces coupes budgétaires ne sera pas une revendication de Pride London ni des journalistes gays qui sont plus préoccupés pour l’instant par les musulmans homophobes.

Récemment, l’association Stonewall a remis un prix à la ministre du Home office Teresa May, car ce ministère aurait une politique de non-discrimination et serait gay-friendly auprès de ses employés gays. Pourtant, Teresa May a voté à plusieurs reprises dans le passé contre les droits LGBT ou contre le droit à l’avortement. Elle a sans doute changé entre temps. C’est ce qu’elle dit. Mais les pratiques d’expulsion des demandeurs d’asile LGBT de la part de son ministère, elles, n’ont pas changé. Stonewall avait déjà été sous le feu des critiques l’année d’avant pour avoir nominé la journaliste lesbienne Julie Bindel pour un prix similaire. Or, Bindel, influencée par un féminisme radical séparatiste, est également fortement controversée pour ses prises de position sur les trans’ et les travailleurs du sexe. Manifestement Stonewall n’y avait pas pensé.

Aujourd’hui en France on nous dit de marcher en 2011 et de voter en 2012. On devine que ça veut dire voter pour les partis de gauche et le Parti socialiste de préférence. Mais une fois que certains dans notre mouvement obtiendront les postes qu’ils convoitent depuis longtemps, et que certains ont déjà d’ailleurs, que va-t-il se passer pour les autres ? On nous dit qu’on aura le mariage et l’adoption et je veux bien croire que le PS le fera. Mais que va-t-il arriver pour les autres qui ne sont pas dans une situation de vie de couple ou familiale, voire qui rejettent ce mode de vie ? Est-ce que le mouvement gay ne risque pas de s’arrêter tout simplement une fois que chacun pensera que nous avons acquis l’essentiel avec l’égalité des droits? N’est-ce pas ce qui est déjà en train d’arriver quand on nous appelle juste à voter comme s’il suffisait de faire confiance à nos élus ?

Récupération impérialiste

Surtout, il faudrait comprendre que ce mouvement n’est pas que gay, ou pas que LGBT, si on prétend sérieusement à l’inclusion. Les hommes gays ne peuvent pas parler au nom des LBT comme ils le font, et c’est pour ça que je parle surtout de mouvement gay dans ce texte au lieu de reprendre l’ensemble LGBT habituel qui finalement ne veut rien dire à part une forme de récupération impérialiste si je comprends bien la critique de Lalla Kowska-Régnier.

Ce mouvement est aujourd’hui représenté par des personnes qui font en partie carrière grâce à lui. Mais j’aimerais que nous n’oublions pas qu’il a été initié et vit encore à travers des personnes qui se battent parce qu’elles savent qu’elles n’ont plus rien à perdre. Je pense aux personnes qui n’ont ni carrière, ni réputation, ni famille à défendre ou à protéger. Je pense aux putes, folles, trans’, squatters, usagers de drogues, séropos, précaires, chômeurs, banlieusards, butches, immigrés, SDF, etc. Toutes ces personnes qui sont parfois stigmatisées comme trop radicales, donnant une trop mauvaise image, trop sexuelles, trop communautaristes, trop en colère, trop hystériques ; toutes ces personnes qui n’ont même pas la possibilité de cacher qui elles sont dans un placard doré, qui ne peuvent pas acheter l’acceptation des hétéros car elles n’ont pas d’argent, et qui n’ont pas de garde du corps pour les protéger quand elles se font agresser. Ces personnes, à y regarder de plus près, forment la majorité de notre communauté.

Notre avenir, ce n’est pas juste un bulletin de vote dans l’urne et une ou deux lois. Notre avenir doit rester politique et penser au delà des catégories LGBT. Notre avenir, c’est de continuer à lutter jusqu’à ce que tout le monde bénéficie de ce mouvement de libération. Notre libération sera commune et celle de toutes ou ne sera pas.


Article initialement publié sur Minorites.org sous le titre “LGBT du futur : clientélisme politique et coupes budgétaires”
Crédits Photo FlickR CC by-nc lewishamdreamer / by ceajae / by-nc KJGarbutt

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http://owni.fr/2011/06/29/lgbt-la-lutte-de-la-rue-aux-ministeres/feed/ 2
Comment le Royaume-Uni renouvelle son éducation aux sciences http://owni.fr/2011/06/15/comment-le-royaume-uni-renouvelle-son-education-aux-sciences/ http://owni.fr/2011/06/15/comment-le-royaume-uni-renouvelle-son-education-aux-sciences/#comments Wed, 15 Jun 2011 11:39:59 +0000 Marion Sabourdy http://owni.fr/?p=35235 La main à la pâte. De son côté, le Royaume-Uni a lancé le National Science Learning Centre. Sir John Holman, son ancien directeur, nous le présente.]]> Du 6 au 8 mai derniers se tenait à Bruxelles la première conférence Scientix . Au programme : présentations, posters et rencontres autour de l’éducation scientifique en Europe. Entre deux tweets , nous avons interviewé Sir John Holman, un des hommes les plus actifs du Royaume-Uni dans ce domaine.

Quel est votre parcours ?

Je suis professeur dans le département de Chimie de l’Université de York (Royaume-Uni), mais ma spécialité principale est l’éducation aux sciences. J’ai été également directeur d’école pendant plusieurs années [ainsi que conseiller auprès du gouvernement britannique et concepteur de programmes scolaires]. En 2004, j’ai lancé le « National Science Learning Centre » [Centre national d’apprentissage des sciences] qui est dédié à la formation des enseignants de sciences. Je l’ai dirigé depuis son ouverture et viens tout juste de quitter ce poste.

Qu’elles sont les spécificités du « National Science Learning Centre » (NSLC) ?

Le NSLC est un genre différent de centre de sciences. Contrairement à la Cité des Sciences, à Paris, qui touche directement les enfants et leurs parents, notre centre n’est pas ouvert aux jeunes. Il permet aux enseignants en sciences (biologie, physique, mathématiques…) de primaire et de secondaire de tout le Royaume-Uni de venir se former professionnellement et ce, gratuitement. De ce que j’en sais, notre centre est le seul de ce genre en Europe. Et c’est également le plus gros. Il a coûté environ 40 millions d’euros pour l’installation et accueille 5000 enseignants par an en moyenne, encadrés par 60 personnes.

Quelle formation proposez-vous aux enseignants ?

Prenons l’exemple d’un groupe de professeurs de physique. Pour suivre une de nos formations, ceux-ci se déplaceront pendant trois jours dans notre centre. Nous disposons de notre propre hôtel et de notre propre restaurant. Pendant ce séjour, nous leur présenterons un aperçu des recherches en cours (par exemple les activités du CERN ou le domaine de la physique des particules). Ils suivront également des sessions sur les nouvelles expériences qu’ils peuvent présenter à leurs étudiants. L’idée est qu’ils « piquent » quelques bonnes idées pour compléter leur enseignement.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ensuite, ils rentrent dans leur école et mettent en œuvre un projet, avec leurs propres élèves, basé sur ce qu’ils ont vu chez nous. Deux ou trois mois plus tard, les enseignants reviennent dans le centre pour une nouvelle session de deux jours où ils évoquent ensemble leurs projets respectifs et suivent de nouveaux cours et ateliers. En tout, ils passent donc cinq jours ensemble. C’est très intense et finalement assez long, comparativement aux sessions classiques de formation d’une demi-journée ou d’un soir. Cette formation leur donne une expérience véritablement forte, qui marque le reste de leur carrière.

Qui peut suivre ces formations ?

Le NSLC est ouvert à tous les professeurs de sciences du Royaume-Uni. Nous accueillons aussi bien des enseignants de biologie, que de physique, de chimie ou de géologie… La plus grande difficulté vient parfois de la réserve de certains directeurs d’établissement, qui n’aiment pas trop laisser venir leurs professeurs. En effet, pendant ce temps, la classe doit être gérée par quelqu’un d’autre et cela peut poser problème. Le NSLC, centre national, est situé dans l’Université de York mais il en existe également dans les neuf régions d’Angleterre .

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Comment avez-vous monté ce projet ?

En 2001 se sont tenues les élections législatives au Royaume-Uni. Dans ce cadre, chaque parti a produit un manifeste. Le « Labour Party » [Parti travailliste de Tony Blair] a indiqué dans le sien la volonté d’établir un tel centre pour l’éducation aux sciences. Ce parti a finalement gagné les élections et tenu ses promesses. Pour ce faire, ils se sont associés avec le Welcome Trust, une très grosse fondation qui brasse des milliards d’euros. Le gros de leur activité concerne la recherche médicale (malaria, VIH, santé mentale…). Cette fondation a réalisé que si nous voulons une recherche de bonne qualité, il faut de bons scientifiques et donc de bons professeurs. Ils ont décidé d’investir 25 millions de livres sterling [un peu moins de 30 millions d’euros] dans ce projet.

Le gouvernement et cette fondation ont alors lancé un appel d’offre auprès d’universités pour construire un tel centre. Nous – l’Université de York – avons remporté cet appel d’offre avec les universités de Leeds et de Sheffield, toutes situées dans le comté du Yorkshire. Nous avons utilisé 11 millions de livres [environ 13 millions d’euros] pour construire le bâtiment et le reste pour engager des gens et payer la venue des enseignants pendant les cinq premières années.

Comment avez-vous financé le centre après ces cinq ans ?

Après ces débuts, nous avions besoin d’environ 30 millions de livres [35 millions d’euros] supplémentaires pour poursuivre notre action sur cinq nouvelles années. Nous avons décidé de nous tourner en partie vers l’industrie, en rencontrant les responsables de dix firmes scientifiques ou techniques, comme Rolls-Royce, British Petroleum, GlaxoSmithKline, AstraZeneca, Vodafone… Nous leur avons présenté notre projet et demandé un million de livres chacune, sur cinq ans. Le Welcome Trust a ensuite accepté de compléter ces 10 millions de livres avec 10 autres millions, tout comme le gouvernement. Heureusement, cette recherche de fonds a eu lieu juste avant la crise. Je pense que nous ne pourrions pas le refaire à l’heure actuelle. Ce partenariat entre le gouvernement, une fondation importante et de grandes industries prouve en quoi l’éducation aux sciences est importante.

Le partenariat avec les industries est-il seulement pécuniaire ?

Non. Les bonnes relations avec l’industrie sont bien plus importantes que l’argent. Par exemple, une industrie comme Rolls-Royce peut nous fournir des exemples récents d’ingénierie que nous pouvons présenter aux enseignants en formation. Ils peuvent également envoyer des ingénieurs et des chercheurs dans les écoles. De plus, ils décernent un important prix, d’une valeur de 15 000 livres [17 000 euros], le « Rolls Royce Science Prize » destiné aux enseignants qui proposent les meilleurs projets d’enseignement scientifique.

Que recherchez-vous dans une conférence comme celle de Scientix ?

J’ai été invité par « European Schoolnet » pour une intervention sur l’importance de l’éducation aux sciences en Europe et la manière dont nous pouvons l’améliorer. De la conférence Scientix, j’espère tirer de bonnes idées et faire des rencontres. Je suis particulièrement intéressé par les nombreuses activités développées en Europe de l’est. Ces nouveaux membres de l’Union européenne ont vraiment de très bonnes idées. Le niveau des sciences et des maths y est très élevé. La Hongrie, par exemple, a quelques-uns des meilleurs mathématiciens du monde. L’intérêt de cet événement est qu’il semble attirer des gens qui ne vont pas en général aux conférences internationales. Connaissez-vous l’expression « usual suspects » ? Elle désigne les gens que vous rencontrez tout le temps. Ici, j’ai croisé des habitués bien sûr, mais aussi et surtout des jeunes.

Pourquoi se focaliser sur les enseignants et non les chercheurs ou les ingénieurs ?

Beaucoup de chercheurs considèrent l’éducation aux sciences comme secondaire. Ceux qui comprennent l’importance de l’éducation sont très rares, comme par exemple le français Pierre Léna, à l’origine du programme La Main à la Pâte. Dans les industries, le problème se pose d’une manière différente. Les ingénieurs, notamment les plus jeunes, sont très concentrés sur leurs objectifs car le profit l’emporte. C’est très dur pour eux de dévier de l’objectif qu’on leur a assigné, surtout s’ils viennent juste d’intégrer une société ou s’ils ont une jeune famille et beaucoup d’engagements. Ceux qui s’intéressent néanmoins aux problématiques d’enseignement ont besoin de chefs particulièrement ouverts ou bien sont très actifs lors de leurs temps libre. C’est peut-être plus facile pour les ingénieurs plus âgés, mais nous avons besoin de jeunes, et surtout des femmes, pour jouer le rôle d’ambassadeurs dans les écoles. Grâce à eux, les jeunes se disent : « ils sont jeunes, dynamiques et… ingénieurs ! Wahou ! Ce ne sont pas des genres de nerds ».

Qu’est-ce que les enseignants ont de plus que les chercheurs et ingénieurs, pour toucher les jeunes ?

Les professeurs sont ceux qui parlent directement aux personnes qui apprennent. Chacun peut toucher la vie d’une centaine de jeunes gens. Les professeurs d’université ne sont pas les plus accessibles, mais tant pis. Je crois que le futur réside dans les mains des enseignants du primaire et du secondaire. J’ai moi-même été enseignant au secondaire pendant plus de 30 ans. J’ai eu l’opportunité de parler de mes projets dans une trentaine de pays sur plusieurs continents avec des gens passionnants. J’ai envie que des jeunes gens brillants comme ceux qui sont présents ce weekend, puissent avoir ces opportunités d’apprendre des autres pays et de propager leurs propres idées.

Les ingénieurs sont importants mais nous gagnerons plus à nous concentrer sur les professeurs et rendre ce secteur plus professionnel. Beaucoup de pays ne valorisent pas vraiment leurs enseignants. Ils n’ont pas un statut social très élevé. Pourtant, c’est la prochaine génération d’enseignants et d’activistes qui est importante car un tel projet se déroule sur 50 à 100 ans. Ce n’est pas quelque chose qui se met sur pied en 10 ans. Le challenge va devenir de plus en plus important pour former les scientifiques dont nous avons besoin.


>> Illustrations : portrait de Sir John Holman en CC by-sa par Scientix, autres photos sur Flickr, licence CC CARLOS62 Argonne National Laboratory, Scott Hamlin

>> Propos recueillis avec Stéphane Nai-Im Tholander

>> Article initialement publié sur Knowtex sous le titre Sir John Holman : l’éducation aux sciences est critique pour le futur de l’Europe

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Le code fait la guerre http://owni.fr/2011/06/03/le-code-fait-la-guerre/ http://owni.fr/2011/06/03/le-code-fait-la-guerre/#comments Fri, 03 Jun 2011 16:42:32 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=65966 Le Pentagone s’apprête à publier un document à l’en-tête duquel devrait figurer cette recommandation: désormais, les attaques informatiques pourront être considérées comme “des actes de guerre”. Quinze jours après avoir annoncé leur nouvelle stratégie en matière de cybersécurité par le biais d’Howard Schmidt, le “cyber tsar” de la Maison-Blanche, les Etats-Unis s’apprêtent ainsi à briser un tabou ultime. Le Wall Street Journal, qui a révélé l’information, cite d’ailleurs les propos d’un officiel, dénués d’ambiguïté:

Si vous éteignez notre réseau électrique, nous nous réservons le droit d’envoyer un missile sur l’une de vos cheminées.

Dix ans après Code is Law (“le code fait loi”, traduit ici par Framasoft) de Lawrence Lessig, formulons une nouvelle hypothèse: et si le code faisait la guerre? En 2000, sur le campus d’Harvard, l’éminent professeur de droit planche sur un article universitaire qui fera date chez les penseurs d’Internet. En définissant le code informatique comme nouvelle architecture de nos sociétés démocratiques, il interpelle tout un chacun sur la nature éminemment modifiable de cette norme.

Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule.

Pris au dépourvu par les attaques DDoS des Anonymous, traumatisés par le mystérieux virus Stuxnet, exposés à un risque toujours plus important d’espionnage industriel, les pays du G8 – les premiers concernés – sont à la recherche d’un cadre légal (un code) aujourd’hui inexistant. A tel point que Lord Jopling, le rapporteur général de l’OTAN, a commencé à rédiger un rapport sur cette nouvelle guerre de l’information, qui brasse WikiLeaks, hacktivisme et coopération internationale. Soumis à la lecture, ce document pourrait être approuvé avant la fin de l’année.

"La plupart des lois ont été conçues dans et pour un monde d'atomes, pas de bits". N. Negroponte, informaticien au MIT

Nouvelle doctrine

Ce coup de grisou en accompagne bien d’autres. En moins d’un mois, plusieurs puissances mondiales sont sorties du bois. La Chine a reconnu l’existence d’une cellule de guerre électronique, tandis que le Royaume-Uni a annoncé son intention de se doter d’un arsenal offensif pour défendre ses infrastructures critiques. C’est un secret de Polichinelle, certains gouvernements se sont déjà livrés à des attaques qui n’étaient pas des ripostes pour sauvegarder leurs intérêts. En septembre 2007, lors de l’opération Orchard, Israël n’a pas hésité à court-circuiter les défenses aériennes syriennes pour mener un raid contre la centrale nucléaire d’Al-Kibar.

Dans le monde militaire “ouvert”, la cyberguerre n’était jusqu’à présent qu’un levier à crédits actionné par les acteurs du complexe militaro-industriel américain. Des poids lourds comme Raytheon, Northtrop Grumman ou Lockheed Martin, directement affectés par l’arrêt programmé de la production de certains appareils comme le chasseur F-22, ont tous développé une gamme de conseil technologique, jusqu’à en tapisser les couloirs du métro de Washington D.C.

Désormais, non seulement d’autres pays placent leurs pions sur l’échiquier, mais c’est un véritable changement de doctrine qui se dessine à l’horizon. Dans une tribune pour le Guardian, Lord John Reid, ancien secrétaire à la Défense de Tony Blair, appelle de ses voeux une véritable révolution, en insistant sur le fait que les structures d’aujourd’hui ne sont pas suffisamment résilientes pour absorber les chocs du réseau:

Il y a toujours un certain degré de continuité dans le changement, même radical. Mais la nature du cyberespace signifie que nos vieilles doctrines de défense ne marcheront pas. Tant que nous n’aurons pas reconnu ça, nous risquons de succomber à une dangereuse cyber-complaisance.

Sur qui tire-t-on?

De la bulle économique, la “cyberguerre” est en train de glisser vers la gouvernance, un ajustement politique qui n’est pas sans risque. Derek E. Bambauer, de la Brooklyn Law School, s’est récemment penché sur les défis posés aux Etats par la cybersécurité, qu’il considère comme une “énigme” (conundrum en anglais). A ses yeux, les recommandations de l’administration Obama – fondées sur l’identification de l’agresseur pourraient “mettre en péril l’architecture générative d’Internet mais aussi des engagements clés par rapport à la liberté d’expression”.

Bambauer touche ici un point critique: les attaques informatiques ne disent presque jamais leur nom. Leurs commanditaires choisissent cette méthode précisément parce qu’elle offre le triple confort de la rapidité, de la volatilité et de l’anonymat. Dès lors, selon la rhétorique américaine, à qui déclarer la guerre? Au botnet russe par lequel a transité le virus? Au serveur chinois identifié par le Cyber Command?

Le G8 s’intéresse depuis de nombreuses années à ces questions. Elles ont longtemps été traitées – de façon très confidentielle – au sein du Groupe de Lyon (après le G8 de Lyon de 1996) consacré aux échanges informels sur la grande criminalité organisée. À l’intérieur du Groupe de Lyon, un Sous-groupe lié aux risques technologiques s’était créé en réunissant notamment le SGDSN (France), le GCHQ (UK) la NSA (US) où en réalité les uns et les autres discutaient beaucoup de façon informelle des armes de la cyberguerre et de leurs “partenariats” avec les industriels et les réseaux de logiciels libres afin d’harmoniser ces moyens, pour qu’un jour ils répondent aux impératifs normatifs de l’OTAN.

Le Pentagone prépare depuis près de 8 ans ces évolutions. En 2002, le US Space Command a été intégré au US Strategic Command car, précisément, le Space Command, en raison de son importance sur la gestion de la guerre de l’information avait vocation à devenir un centre de décision stratégique.

En France, lors du piratage de Bercy – qui constitue difficilement un casus belli - le patron de l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI), Patrick Pailloux a lourdement insisté sur la difficulté de l’attribution des attaques. Dès lors, on imagine mal un Etat s’affranchir des conventions de Genève pour riposter de manière conventionnelle et aveugle à un hacker dont il ignore tout. Dans la dialectique de Lessig, le code est une loi, il ne s’en affranchit pas.


Crédits photo: Flickr CC zanaca, :ray, Will Lion

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Quand Barclays essayait de censurer le Guardian http://owni.fr/2011/06/01/quand-barclays-essayait-de-censurer-le-guardian/ http://owni.fr/2011/06/01/quand-barclays-essayait-de-censurer-le-guardian/#comments Wed, 01 Jun 2011 13:30:15 +0000 Renaud Coureau http://owni.fr/?p=65566 Le 16 mars 2009, un scandale éclate dans les pages économiques du Guardian. Les journalistes du quotidien révèlent les détails des mécanismes d’évasion fiscale utilisés par Barclays, 3e banque mondiale. En lien avec cet article, sept mémos confidentiels de Barclays sont diffusés sur le site du Guardian. Leur contenu est accablant. Grâce à plusieurs schémas complexes passant par les îles Caïman et le Luxembourg, la banque a dissimulé plus de 16 milliards de dollars au fisc anglais. L’agence Bloomberg évalue le montant d’impôts évités à 1,5 milliards d’euros par an.

Quand sortent ces documents, l’opinion publique anglaise est déjà très hostile à ses banques. Un autre scandale a éclaté quelques jours plus tôt : la Royal Bank of Scotland a avoué avoir évité de payer 500 millions de livres d’impôts grâce à des techniques d’évasion fiscale. Malaise : RBS venait alors d’être sauvée par les contribuables anglais, et quasi-nationalisée. Les documents de Barclays évoquent des montants bien plus importants. Le fisc anglais (Her Majesty’s Revenue and Customs, HMRC) lance immédiatement une enquête.

Barclays réagit rapidement, et utilise une procédure juridique d’urgence. Dans la nuit du lundi 16 au mardi 17 mars, un juge appelle la rédaction du Guardian et ordonne le retrait des documents. Le média anglais a l’interdiction de diffuser les mémos, mais également d’inciter ou d’encourager ses lecteurs à les lire. Le quotidien fait appel, mais le 19 mars sa demande est rejetée : les documents doivent rester “confidentiels”.

Dommage pour la crédibilité du juge, il est déjà trop tard. Les mémos ont été reproduits et circulent rapidement. L’effet Streisand fonctionne à plein régime: sur de multiples forums on trouve des liens menant vers “ces documents que Barclays ne veut pas que vous lisiez”.

Les community managers du site du Guardian se voient confier une nouvelle mission : censurer tous les commentaires qui pourraient donner des indications sur les mémos. Certain lecteurs tentent alors d’utiliser des codes, comme dans ce commentaire relevé par le site Liberal Conspiracy.

While institutions keep important legal evidence all kin suffer. “

Dès le 17 mars, les mémos sont disponibles sur le site de Wikileaks. Trois jours après l’appel du juge, tous ceux qui s’intéressent au sujet ont lu ces documents. Mais le Guardian ne peut toujours pas traiter correctement cette affaire, qu’il a pourtant lancé.

Le 26 mai, Matthew Oakeshott, un député libéral démocrate, libère la parole des journalistes. Il utilise un droit constitutionnel des parlementaires anglais, celui de parler en totale liberté devant leurs pairs. Matthew Oakeshott évoque donc les mémos en séance publique, avec les termes suivants :

“Le Sunday Times et le Guardian les ont déjà évoqués en Une, et ces documents sont largement disponibles sur Internet, sur des sites comme Twitter, Wikileaks.org, Docstoc.com and Gabbr.com.”

Si les parlementaires bénéficient du droit inaliénable de s’exprimer, les journalistes ont le droit de reproduire les discours des députés. Cette intervention de Matthew Oakeshott achève donc d’invalider la décision de justice touchant le Guardian.

Face au scandale, les dirigeants de Barclays ont cherché à banaliser ces révélations. Convoqué devant une commission de la chambre des Lords, le PDG John Varley a totalement assumé le contenu des mémos.

“Nous avons des activités financières, et l’impôt est un élément comme un autre de ces activités. Nous avons l’obligation devant nos actionnaires [...] de gérer les taxes de manière efficace.”

Il lance ensuite aux officiels anglais “jugez nous sur les taxes que nous payons”. La banque aurait payé 10 milliards de livres d’impôts en Angleterre entre 2003 et 2008. Barclays ne risque rien de plus qu’une dégradation de son image. L’évasion fiscale, si elle est choquante, n’est pas illégale. De plus, les banquiers sont dans une position de supériorité face à l’administration. Dans une lettre accompagnant les documents, la source anonyme des mémos explique cet état de fait.

“Il est communément accepté qu’aucune agence, anglaise ou américaine, n’a les ressources ou l’implication suffisante pour inquiéter SCM (Ndlr: la section financière de Barclays). SCM dispose d’énormes moyens, des meilleurs cerveaux récompensés par des millions de livres. A titre de comparaison, une récente offre d’emploi du HRMC proposait un poste d’expert fiscal rémunéré 45000 livres.”

“HMRC ne pourra jamais, dans son état actuel, combattre efficacement ce business.”

Si les dirigeants de Barclays n’ont pas eut à craindre de poursuites judiciaires, ce scandale a déclenché une réelle prise de conscience en Angleterre. Qui devrait à terme modifier les pratiques du secteur bancaire. Même si la première réaction des politiques anglais s’est limité à une déclaration de bonnes intentions. Quelques mois après la publication des mémos le ministre des finances Alistair Darling a fait signer aux banques anglaises un code de bonne conduite. Elles se sont engagées à respecter l’esprit de la loi, et donc à cesser d’utiliser ce type d’évasion fiscale.

Un premier pas, pour calmer l’opinion avant une réforme globale de la législation  bancaire. L’objectif : éviter que les contribuables anglais aient de nouveau à renflouer leurs banques. Une commission indépendante a remis un rapport préliminaire le 11 avril 2011, une série de propositions en vue de la future loi. Le débat continue.

Matthew Oakeshott, toujours engagé sur le sujet, a proposé d’obliger les banques à déclarer publiquement les impôts qu’elles payent. Une idée certainement inspirée par Barclays: Début 2011, la banque a dû avouer n’avoir payé que 113 millions de livres d’impôts en 2009. L’équivalent d’1% de ses bénéfices. L’opinion publique a été choquée une fois de plus.

Dans leur lobbying contre cette future loi, les banques anglaises ont utilisé une menace classique: quitter le pays. Barclays pourrait déménager à New York, le maire de la ville a déjà annoncé que les banquiers seraient bien reçus. La menace n’a pas été prise au sérieux : le président de la commission a déclaré qu’il ne croyait pas dans un mouvement de masse. Le plan d’austérité record du gouvernement anglais, jamais vraiment accepté par la population, oblige les officiels à afficher une certaine fermeté face aux banques. Dans quelques mois, la nouvelle législation sera mise en place. Et les Anglais pourront juger de la liberté de leurs gouvernants face au secteur bancaire.


Photo FlickR CC : Paternité par Dominic’s pics ; PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification Ian Gallagher.

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Les universités britanniques trop chères, en quête d’étudiants http://owni.fr/2011/05/25/les-universites-britanniques-trop-cheres-en-quete-detudiants/ http://owni.fr/2011/05/25/les-universites-britanniques-trop-cheres-en-quete-detudiants/#comments Wed, 25 May 2011 08:05:27 +0000 Tristan de Bourbon http://owni.fr/?p=64281 L’accès aux universités britanniques va connaître un changement radical au cours de la rentrée 2012. Dans un entretien au quotidien The Independent, le ministre en charge de l’enseignement supérieur David Willets a reconnu que le triplement du plafond des frais annuels d’inscription à l’université à 9 000 livres sterling (10.200 euros) risquait d’être disuassif pour bon nombre d’étudiants. C’est pourtant sa famille politique, le parti conservateur, qui a mis en place cette mesure.

Du coup, la réforme pourrait avoir l’effet inverse de celui escompté. Pour ne pas voir leurs campus déserté par les moins fortunés, bon nombre d’universités pourraient limiter la hausse des frais d’inscription. Mieux vaut faire payer moins, mais à un plus grand nombre pour tenter d’équilbrer les comptes des facs qui ont vu leurs subventions fondre depuis l’arrivée de David Cameron au pouvoir, il y a un an. David Willets se veut pragmatique:

Nous verrons comment cela se déroulera, mais il est probable que de nombreuses universités devront réduire leurs frais d’inscription pour remplir leurs amphis.

Et pourquoi pas donner des ordinateurs ou des iPads pour attirer les étudiants, propose également le ministre. Quant aux universités qui appliqueront des prix élevés à l’entrée, elle devront en donner plus pour cet argent.

Je ne veux pas seulement voir les universités se concurrencer en disant qu’ici les frais sont de 8250£ alors qu’ils sont de 8750£ à côté, je veux les entendre dire des choses comme: il n’y aura pas plus de trente étudiants par séminaire.

Un marché de l’éducation

Les réactions du secteur universitaire n’ont pas tardé. Pam Tatlow, la directrice de Million+, un organe qui rassemble la fine fleur des polytechniciens britanniques, estime que “les universités ont été mises sur le marché par le gouvernement et il ne faut s’attendre à ce qu’elles utilisent de nombreux leviers pour s’assurer que la demande se maintient”.

Elle craint par ailleurs que les étudiants attendent jusqu’au dernier moment pour postuler pour avoir les meilleures places au meilleur prix, quitte à risquer de n’être pris nulle part. Pour le vice-chancelier de l’université de Worcester , ce sont des idées “insensées et dangereuses [qui] créeraient la confusion parmi les candidats et dans l’ensemble de la société”. Aaron Porter, le président du syndicat national des étudiants pense, quant à lui, que “les ministres prennent le risque de transformer l’université en une brocante qui entraînerait les étudiants et leurs familles dans une panique inutile et une iniquité grotesque”.

Pourtant, à ce jour, les universités ne semblent pas décidées à jouer le jeu de la concurrence. Sur les 95 universités qui ont aujourd’hui annoncé le montant de leurs frais d’inscription, 65 d’entre elles, soit plus des deux-tiers, ont décidé d’imposer le tarif maximum de 9000£. Seulement une fera payer moins de 7500£ à ses étudiants.

Gareth Thomas, responsable de l’éducation au sein de l’opposition travailliste, appelle chacun à plus de discernement.

Les étudiants doivent pouvoir choisir la filière qui leur correspond, pas celle qui est au bon tarif. Vous ne pouvez pas considérer l’université comme des vacances sur lastminute.com.

Illustration Flickr CC Mathias Poujol et Nitot

Article publié initialement sur MyEurop sous le titre Les universités britanniques trop chères en quête d’étudiants

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